Ingrid Kristiansen : « Je veux être un contre-poids à la frénésie du fitness »
Je dois admettre que j’ai eu un pincement au cœur en la croisant dans les rues l’autre jour. Il y a quelque chose dans son regard calme, cette sérénité particulière que seule une personne qui a tout gagné, tout en perdant un peu d’elle-même en chemin, possède. Ingrid Kristiansen. Pour beaucoup d’entre nous qui avons grandi dans les années 80, elle est bien plus qu’une ancienne athlète. Elle est le symbole même de cette volonté de souffrir à la norvégienne, celle qui aurait pu courir de Moscou à Londres sans ciller.
La voilà de retour sur le devant de la scène, et je dois dire que son message tombe à pic en ce moment. Car il n’est pas question de viser de nouveaux records personnels ou d’analyser son rythme cardiaque au repos jusqu’à la dernière décimale. Au contraire, Ingrid Kristiansen s’impose comme un véritable contre-poids à ce qu’elle appelle elle-même « la frénésie du fitness ». Et permettez-moi de le dire tout de suite : il était grand temps.
J’ai suivi le sport norvégien toutes ces années, et je n’ai jamais vu un fossé aussi marqué entre ceux qui s’entraînent pour vivre et ceux qui vivent pour s’entraîner. Dans le milieu de la course à pied en Norvège, en particulier, une culture s’est développée ces dernières années qui ressemble parfois plus à une quête de performance qu’à un loisir. Des montres cardiaques qui bipent, des algorithmes qui dictent la semaine de récupération, et une angoisse de la performance qui se cache derrière chaque tenue de jogging.
Ingrid Kristiansen sait de quoi elle parle. Quand elle a établi le record du monde du marathon en 1985, c’était avec un seuil de douleur que peu d’entre nous peuvent imaginer. Mais elle a aussi connu l’envers de la médaille. Dans un moment de sincérité, elle a déjà raconté ce sentiment d’avoir été mal perçue, d’avoir été réduite à une simple machine à produire des courses. C’est peut-être pour cela qu’elle semble aujourd’hui si authentique. Elle est allée là-haut, et elle a vu que ce n’est pas forcément là où la plupart d’entre nous devrions viser.
Laissez le plaisir guider
Il est facile de se laisser emporter quand tout Instagram nous crie « go for it ! » et nous montre des séances d’intervalle parfaitement chronométrées au coucher du soleil. Mais ce qu’Ingrid Kristiansen nous rappelle, c’est quelque chose d’aussi simple que le sport doit être une source d’énergie, et non une source de stress. Elle parle d’écouter son corps, pas seulement sa montre. D’oser prendre un jour de repos sans culpabiliser. De se souvenir que nous avons commencé à courir parce que cela nous donnait une sensation de liberté, pas pour que ce soit une ligne de plus sur un CV.
Pour être tout à fait honnête, je crois que ce message résonne d’autant plus fort parce qu’il vient d’elle. S’il venait de n’importe qui, on pourrait le prendre pour les jérémiades de quelqu’un qui n’arrive pas à suivre le rythme. Mais Ingrid Kristiansen a une légitimité. Elle détient le record du monde. Elle peut se permettre de dire « ça suffit maintenant » sans que personne ne l’accuse de paresse.
- Écoutez votre corps : Avez-vous mal quelque part ? Êtes-vous fatigué ? Le plus judicieux à faire aujourd’hui est peut-être d’aller faire une promenade tranquille, plutôt que de vous forcer à faire une séance.
- Lâchez la montre cardiaque de temps en temps : Sentez ce que ça fait de courir sans être mesuré. Cela peut être une expérience incroyablement libératrice.
- Souvenez-vous pourquoi vous avez commencé : Pour la plupart d’entre nous, il s’agit de santé, de bien-être et de sentir le vent dans ses cheveux. Ne laissez pas cela devenir un nouveau travail exigeant.
Il y a quelque chose de libérateur dans la façon dont elle transmet ce message. Elle n’apparaît pas comme une moralisatrice qui pointerait du doigt, mais plutôt comme une grande sœur sage qui a tout vu. Elle ne veut pas qu’on arrête de courir. Elle veut simplement qu’on arrête de détruire le plaisir de courir.
Une voix dont nous avons besoin
À une époque où les jeunes ont du mal à trouver l’équilibre, et où beaucoup abandonnent le sport parce qu’il devient trop « sérieux », une voix comme celle d’Ingrid Kristiansen vaut de l’or. Elle représente l’authenticité, le concret. Elle nous rappelle que derrière tous les records et tous les titres, il y a une personne qui a aussi ressenti la pression, qui a aussi connu le sentiment d’être mise à l’écart quand les chaussures ont dû rester sur l’étagère.
Alors, la prochaine fois que vous lacerez vos chaussures et que l’angoisse de ne pas être à la hauteur se fera sentir, pensez à ce que dit la reine du marathon. Vous avez le droit de lever le pied. Vous avez le droit de vous faire plaisir. Et vous avez le droit d’être un contre-poids, même si tout le monde autour de vous semble l’avoir oublié.